Editorial de la Revue Mobilettre : Choses sérieuses

Objet : MobiEdito. Choses sérieuses (suite à transmission FNAUT du 6.09.2019)

“Mise à part une petite et vaine polémique ferroviaire, l’été 2019 fut calme. Mais à y regarder de plus près, ce ne fut qu’un répit. En passant du transport à la mobilité, tout change – même si, pour l’instant, rien ne change vraiment.

Quel paradoxe ! Sous l’effet du réchauffement climatique et de la profonde transformation des débats publics, les questions de mobilité sont devenues essentiellement politiques – la double emprise des «techniciens» et des grands argentiers résiste de moins en moins aux conceptions dites alternatives. Et pourtant, le gouvernement français se refuse à changer de pilotage : Bercy et une ministre de l’Ecologie et des Transports technocrate déroulent une politique classique dont quelques slogans déjà éculés ne masquent ni l’archaïsme ni les contradictions.

L’absence d’ambition nouvelle place le pouvoir dans un étau : d’un côté la dynamique écologiste, de plus en plus forte chez les jeunes et les citadins, de l’autre la défiance des automobilistes dépendants. Faute d’avoir porté dès sa nomination un message clair et mobilisateur sur ces questions, le gouvernement n’a pu desserrer ces mâchoires redoutables. Un an après la démission de Nicolas Hulot puis l’émergence des gilets jaunes, on en est toujours là : « L’idée même de transition écologique, c’est d’y aller progressivement », a avoué au Monde la secrétaire d’Etat Emmanuelle Wargon dans une formule lourde d’impuissance.

Il faudrait pourtant passer aux choses sérieuses : proposer un projet environnemental à l’échelle des générations, insuffler une autre façon d’envisager les investissements privés et publics. Pour l’instant tout le monde se renvoie la balle : l’Etat, les acteurs économiques, les citoyens. La mayonnaise ne prend pas. Les déclarations d’intention sont puissantes et répétées, mais les progrès sont si faibles. Les Français sont moins que jamais réconciliés autour d’un objectif commun.

Au sortir de cet été, on a plus que jamais l’impression d’un vrai gâchis car la prise de conscience et la disponibilité des citoyens en faveur d’une autre politique de mobilité nous semblent de plus en plus fortes, partout en Europe. Mais les dirigeants politiques, paralysés par les nouvelles formes de débat/contestation, gèrent à courte vue, populiste ou électoraliste, se perdent dans des dispositifs compliqués et illisibles. C’est d’une certaine façon logique : à force d’encadrer outrageusement les concertations publiques et de jouer d’instruments de communication grossiers, ils ont perdu de leur crédibilité.

Il est pourtant urgent de fixer une ligne politique claire et ambitieuse, car le contexte est aussi complexe que mouvant.

Citons quelques incertitudes : les hypothèses de ralentissement de la croissance, la fluctuation non maîtrisée du prix des carburants, l’âpreté des guerres commerciales (notamment dans l’automobile), la fragilité des modèles économiques (le low cost, les compagnies aériennes).

Le secteur ferroviaire est le premier marqué par ces vicissitudes politiques. Un an après une réforme profondément technocratique de la SNCF, l’absence de projet industriel clair et engageant est criante. La fréquentation des trains augmente très fortement ? On achète sans problème des TGV (à Alstom) mais Bercy mégote pour financer des rames Intercités (promises à CAF, lire MobiAlerte 71) sur Paris-Clermont et Paris-Toulouse, alors que le même gouvernement déclare la guerre au tout-TGV et affirme vouloir désenclaver les territoires ! Mobilettre persiste et signe : une politique ferroviaire sans système transparent et assumé de peréquation entre activités, même en situation concurrentielle, est une absurdité, car le réseau ferroviaire se nourrit de toutes ses composantes.

Bon courage au futur président ou à la future présidente de la SNCF… Ou à un tandem paritaire ? Les rumeurs se multiplient depuis plusieurs semaines ; en cette fin août, nos confrères de la Lettre A évoquent un drôle d’attelage Jean Castex-Rachel Picard. Un ami du secrétaire général de l’Elysée, dont la belle carrière ne prédispose pas au management d’entreprise, flanqué de la championne du TGV et des petits prix ? Calmons-nous : le nouveau Sphynx Emmanuel Macron n’a pas dit oui et ses récentes nominations (Sylvie Goulard) attestent d’hésitations longues, jusqu’au dernier moment. Ce qui est certain, c’est que la situation va finir par devenir intenable faute de clarification, voire même carrément nauséabonde. La situation de l’entreprise ressemble un peu à celle du PS des années 90-2000, où les courants se flinguaient à qui mieux-mieux ; depuis quelques mois, les luttes d’influence font rage au sommet de la SNCF, et tous les moyens sont bons pour discréditer tel ou tel candidat. Certains, effrayés de perdre leur position, allant jusqu’à pousser cet été l’hypothèse de la reconduction de Guillaume Pepy…

On a donc lu avec précaution l’audit de l’EPSF sur la zone Atlantique, sorti miraculeusement par le Parisien il y a dix jours. Il fut jugé avec une belle unanimité comme révélateur d’une inquiétante insécurité ferroviaire ; méritait-il tant de sollicitude médiatique ? Disons-le clairement : les quelques écarts à la norme relevés par les enquêteurs ne nous ont pas semblé gravissimes, l’EPSF est bien dans son rôle de vigie pointilleuse – d’ailleurs, quand on lit un rapport de l’ASN (autorité de sûreté nucléaire) on a aussitôt envie de construire un abri anti-atomique… Ce sont plutôt les défaillances de la supervision et du reporting, si elles étaient répétées, qui constitueraient des motifs d’inquiétude : le management de proximité n’est peut-être pas encore suffisamment reconstitué, sur fond de recours à la sous-traitance dont on sait qu’elle est peu goûtée des opérateurs de terrain.

Ces péripéties ne doivent surtout pas faire oublier les choses sérieuses, donc.

Au premier rang desquelles le respect des voyageurs : ils détiennent la clé de l’avenir, car c’est leur comportement qui peut emporter les conceptions rabougries ou passéistes d’une mobilité exagérément centrée sur l’automobile et le camion. Quelques premières tendances sur 2019 montrent des progressions très fortes de la fréquentation des transports publics, sur la longue distance comme en zone dense. Imaginons, l’hypothèse est loin d’être folle, que ce mouvement s’amplifie davantage, sous l’effet conjugué d’une poursuite de la hausse du prix des carburants et d’une accélération de la modification tendancielle des comportements. Comment tiendront les réseaux et les matériels ? Comment réagiront les voyageurs à la multiplication des perturbations ? Comment feront les entreprises, les autorités organisatrices, pour répondre à la demande ? On pourrait se pencher aussi sur la question du fret : qui est prêt à un transfert modal important si les difficultés de recrutement des conducteurs routiers et les décisions de l’Europe sur l’Eurovignette incitaient les chargeurs à choisir davantage le fer et le fleuve ? Feu sur le malthusianisme des hautes sphères…

On a compris que depuis les gilets jaunes, le pouvoir macronien est en mode survie et s’éloigne de plus en plus de ses engagements initiaux : ne pas sacrifier le temps long au diktat du court terme. Pourtant, c’est bien en ces temps incertains et troublés que se joue l’avenir des pays et des territoires. Et cela tombe bien, un exercice pratique se profile au printemps prochain : les élections municipales, celles que préfèrent les Français, ces voyageurs du quotidien mis à toutes les sauces depuis deux ans. Il serait temps de s’en occuper vraiment. Bonne rentrée à tous !”

Laisser un commentaire